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CHARLES FLAMICHAUT (1869-1949)

 

 

Histoire d'un brezollien

Charles Flamichaut (1869-1949)

 

 

 

Nous connaissons tous ces vieilles cartes postales locales du début du siècle précédent, où figure la mention « Edit. Flamichaut à Brezolles. ». La grosse majorité représente Brezolles sous tous les aspects, rues, monuments et paysages, avec des badauds et autres curieux posant pour la postérité. On trouve aussi un certain nombre de vues des villages environnants. Ces cartes postales constituent un témoignage nostalgique riche et unique de notre passé, notamment pour tout ce qui a disparu (le tramway et sa gare, les vieux lavoirs, les anciennes boutiques, etc.), et pour la vie rurale, artisanale et pluri-commerciale perdue de nos jours.

Carte postale publicitaire de Gustave Maréchal qui était le photographe local, l'auteur des ces photos éditées par Flamichaut, ou pour son propre compte.

Mais qui était cet homme. Les anciens se souviennent de ce libraire installé 5 rue de Paris (à droite du salon « Mèche à mèche »). Les archives nous donnent sa date de naissance : le 09 août 1869 rue Porte de Paris à Brezolles (Georges Charles Fl.), et son métier d'origine : imprimeur. Son père était entrepreneur de travaux publics. Un document inespéré nous permet de tracer un portrait littéraire du personnage. Il s'agit d'un recueil de mémoire de Maurice Berthélemy (1902-1974), qui vécut enfant à Brezolles, avant 1920. Il  était le fils de l'instituteur et directeur de l'école des garçons (l'actuelle bibliothèque) et habitait à l'étage, dans le logement de fonction. Pendant sa retraite, il a écrit ses souvenirs, que sa fille a réunit dans un ouvrage destiné à sa famille. Nous la remercions d'avoir donné un exemplaire de cet ouvrage pour la bibliothèque de Brezolles, afin de faire partager ces textes d'une valeur littéraire certaine et d'un intérêt historique indéniable.

Le livre s'intitule : Souvenirs de Brezolles. Historiettes. Esquisses.

Voici ci-dessous le chapitre consacré à M. Flamichaut.

Des petites notes apportent quelques éclaircissements. A noter qu'un deuxième tome vient d'être édité et est disponible à la bibliothèque.

Les souvenirs de Maurice Berthélemy, alors enfant, ont fait un peu défaut à la fin du texte reproduit ci-dessous. C'est pourquoi un rectificatif de notre part est nécessaire, en se basant sur les archives municipales, parfaitement fiables, mais moins littéraires.




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(Page 146)


Près de la place des Halles, dans la rue de Paris, et voisine de la boutique de M. Tombret le coiffeur, était la librairie de M. Flamichaut.

M. Flamichaut était un petit homme vif et nerveux, aux cheveux gris et rares, longs et frisottant sur la nuque, aux moustaches tombantes, grises et assez courtes, aux traits mobiles et toujours un peu  grimaçants, au nez court et largement épaté dont les narines s'ouvraient presque jusqu'au milieu des joues, grisâtres par l'effet d'une barbe clairsemée mais dont le dernier rasage semblait toujours  remonter à trois ou quatre jours. Des lunettes aux montures de fer abritaient des yeux clignotants, mais dont le regard ne manquait ni de vivacité ni de pénétration.

Sa boutique, peinte à l'extérieur en un noir que le soleil et les intempéries avaient depuis longtemps écaillé et terni, demeurait sombre toute l'année, tant les vitres poussiéreuses étaient offusquées par la multitude d'objets divers exposés derrière dans un complet désordre. Le même entassement régnait dans le magasin où l'on trouvait trônant près de l'entrée, sur le premier comptoir, qu'il fallait contourner, une presse à bras et un tourniquet pour cartes postales, et sur d'autres comptoirs, dans des boîtes, ou le long des murs sur des rayons, tout le matériel dont peuvent avoir besoin les écoliers, les bureaux ou les simples particuliers.

M. Flamichaut avait épousé une veuve (1), en possession de deux fils déjà grands, et qui, lorsque ceux-ci eurent quitté la maison pour voler de leurs propres ailes, lui donna en propre deux petits Flamichaut, l'aîné pâle, longiligne, lymphatique, le second brun, trapu, actif, tous deux portant lunettes. Lorsque vous entriez, vous découvriez au fond de la boutique, assise sur une chaise de paille aux pieds courts, près du poêle, allumé ou non, une vieille femme, la mère de M. Flamichaut, courte, ronde, vêtue de noir, sa grosse face pâle et ridée enveloppée d'un fichu gris, silencieuse, semblable à un vieux hibou, avec, à ses côtés ses deux petits-fils dirigeant sur vous le regard fixe de leurs yeux ronds, derrière les verres de leurs lunettes, comme de jeunes oiseaux de nuit surpris par la lumière.

Rue Porte de Paris, aujourd'hui rue de Paris où était la librairie Flamichaut.

Si le libraire n'était pas au magasin, ce qui arrivait fréquemment, vous voyiez, au bout de longues minutes, se matérialiser dans la porte de l'arrière-boutique la forme allongée et pâle de Mme Flamichaut, les mains croisées sous les plis du long châle noir qui lui descendait des épaules ; elle glissait lentement vers vous comme dans un mouvement de lévitation, et, avec un soupir, se réincarnait suffisamment pour s'enquérir d'une voix blanche de l'objet de votre venue et vous fournir la marchandise demandée. Lorsqu'elle tardait vraiment trop longtemps à apparaitre, la vieille dame se résignait à se lever et à vous servir.

A son commerce régulier de librairie-papeterie, M. Flamichaut joignait de modestes travaux d'imprimerie : cartes de visite, billets et lettres de faire-part, petits prospectus. Il avait aussi édité toute une série de cartes brezolliennes. On l'avait vu, pendant plusieurs jours aller de la place des Halles à la gare du tramway, du Bourgviel et de l'école des filles à l'école des garçons, du vieux lavoir au déversoir de l'étang, accompagné du photographe local, M. Maréchal, homme au visage pâle au costume et à la barbe noire, boitant bas sur un pied bot gainé d'une énorme chaussure orthopédique et dont il portait sur son épaule la chambre noire vissée à un immense trépied de bois. Fier de la série ainsi obtenue, il n'avait pas oublié d'imprimer en petits caractères gris, au bas du recto de chaque carte : «  Flamichaut, éditeur ».

Bien entendu, la vente de journaux complétait le commerce de librairie. M. Flamichaut, outre le journal particulier qu'il vendait quotidiennement aux clients réguliers, n'était pas mal  approvisionné pour les achats occasionnels C‘est ainsi que pendant les vacances j'y trouvais chaque semaine le Canard Enchainé du mercredi. On pouvait encore se procurer chez lui à l'improviste, des hebdomadaires comme les Hommes du Jour (2), ou même la Vague, des kienthaliens Pierre Brizon (3) et Marcelle Crepy. Il allait lui-même à bicyclette chercher ses sacs de journaux à la gare du tramway : il dut même, pendant la guerre, aller tous les matins à la gare du chemin de fer, à Tillières. Pour gagner du temps, il s'asseyait sur le banc de la salle d'attente du tramway, ou, au retour de Tillières, sur le parapet du pont de Grôlu, et pliait les journaux dont il ferait la distribution aux clients réguliers tout en regagnant son magasin, Il y ferait alors l'étalage des exemplaires qui restaient à vendre, posant sur un fil comme des épingles à linge les quotidiens pliés, ou étendant de toute leur longueur les hebdomadaires retenus par leur milieu comme des draps mis sur la corde pour sécher.

Dans sa distribution, il était particulièrement alerte. Les oreilles rabattues sous la casquette-réclame d'un grand quotidien, le bas des jambes du pantalon kaki serré par des pinces, chaussé de chaussons de toile aux minces semelles de cuir, il roulait vivement, en équilibre sur une seule pédale de bicyclette, sans prendre la peine d'enjamber celle-ci, le pied libre donnant de temps à autre une impulsion en poussant sur le sol. A pied, il traversait les cours d'un petit trot silencieux et on ne pressentait son approche qu'à cause des «  hum'-hum' » que son larynx émettait toutes les quatre ou cinq secondes et qui marquaient le rythme de sa vie.

On aurait pu le croire pressé, mais il était ralenti par une insatiable curiosité. Pour peu qu'il se trouvât en présence d'un client occupé à quelque activité pratique, il intervenait aussitôt, posait des questions, « prodiguait » (jamais cliché ne fut plus approprié) les conseils, évoquait des  précédents, faisait bénéficier de sa propre expérience. Adossé au chambranle de la porte, ouverte grâce à lui à des courants d'air dont les occupants de la pièce se seraient bien passés, ou allongeant le bras le long du montant de celle-ci tout en croisant une jambe devant l'autre, il refusait  obstinément de s'asseoir, alléguant qu'il ne disposait que d'un instant et qu'il devait repartir aussitôt. Si par exception, par exemple pour discuter d'une question de librairie, il acceptait l'offre d'une chaise, il empoignait la barre supérieure du dossier, faisait pivoter la chaise pour poser un genou sur la paille du siège et, la chaise reposant sur deux pieds, se balançait interminablement.

L'ingéniosité, et l'esprit pratique, gâté d‘ailleurs par le goût des complications étaient sans doute les qualités dont M. Flamichaut se piquait le plus. Pour les concours de tir de l'U.S.B., il avait « inventé » ou, en tout cas, fabriqué de ses mains un chariot destiné à ménager les pas des  organisateurs et à prévenir les accidents : une roue de bicyclette, dépouillée du pneu et de la chambre à air et maintenue verticalement entre deux montants de bois était mise en mouvement avec une manivelle, et, grâce à un agencement de ficelles, faisait rouler sur deux fils de fer servant de rails le petit chariot à quatre roues sur lequel on installait le carton. Ainsi celui-ci pouvait-il faire à volonté mécaniquement l'aller et retour de la table de tir à la plaque de tôle et vice et versa.


L'authentique pompe à bras des pompiers de Brezolles, datée de 1889. (Cl F. Laigo)

Le premier dimanche de chaque mois, de bon matin, la compagnie de Sapeurs-Pompiers s'en allait prendre la pompe et le matériel à l'arsenal, près de l'étang et, par le chemin qui longe la Meuvette s'en venait rejoindre la place de l'école qu'elle traversait pour gagner la Friche, où avaient lieu les exercices. La côte par laquelle le chemin rejoignait la place était courte, mais d'autant plus rude et pierreuse. Aussi, pour encourager les deux pompiers qui pesaient sur la barre noire transversale passée dans les deux anneaux du timon et ceux qui les aidaient en poussant par derrière, retentissaient dans l'air matinal les éclats du clairon sonnant l'air martial de la charge, et l'on voyait déboucher à la tête des soldats du feu, soufflant dans un instrument de cuivre en forme de cornet que je n'ai jamais vu ailleurs et où se marquait son originalité, M. Flamichaut, dans son lourd uniforme de drap bleu sombre et qui, modeste sapeur, ne portait de galon que celui de clairon, galon de passementerie dite à épingle, où s'entrecroisent les trois couleurs du drapeau.

En revanche, dans la Fanfare Municipale, M. Flamichaut était officiellement le chef, et un chef très actif. Il formait les musiciens bénévoles, il dirigeait répétitions, défilés et concerts. Comme les plus illustres chefs d'orchestre du passé, du présent et de l'avenir, il jouait lui-même tout en dirigeant. Son instrument était le cornet à pistons, et la pureté de son métal argenté tranchait sur la banalité des autres instruments en cuivre jaune. Pendant qu'il battait la mesure de la main gauche, il maintenait l'instrument contre ses lèvres grâce au crochet dans lequel s'insérait son petit doigt tandis que le pouce s'accrochait sous les tubes.

Ainsi, échangeant sa casquette de porteur de journaux pour celle, plus noble, ornée d'une ligne dorée, de chef de musique, ou son képi ou son casque rutilant de pompier contre le chapeau noir de feutre mou du commerçant patenté et du conseiller municipal, quittant le bleu de l'imprimeur pour l'uniforme bleu foncé du pompier ou pour le pantalon de nankin et le veston d'alpaga du bourgeois, selon les jours et même selon les heures (on pouvait le voir pompier pour la revue du matin, civil pour la direction des jeux de l'après-midi, chef de musique pour le concert du soir et musicien en chapeau mou pour le bal de la nuit) il ne manquait à M. Flamichaut pour couronner ses multiples activités qu'une consécration suprême. Ses compatriotes la lui accordèrent lorsque, quelque temps après la fin de la guerre de 1914, ils l'élevèrent à la plus haute dignité communale et ceignirent ses reins de l'écharpe de maire.


Octobre I969


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(1)   La veuve Moreau Marie Adrienne, sa 2ème épouse (acte du 7 juillet 1904), décédée le 17 fév. 1940. Sa première femme se prénommait Berthe.

(2)   Les Hommes du jour : journal satirique crée par le journaliste socialiste Henri Fabre (1876-1969).

(3)   Pierre Brizon, député socialiste de l'Allier de 1910 à 1919. Libre-penseur et pacifiste internationaliste, il participe en 1916 à la conférence de Kiental de l'Internale socialiste et fera partie des trois députés qui refusèrent pour la première fois en France le vote des crédits de guerre. Homme de presse, il lance en janvier 1918 la Vague.

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Ce portrait se termine par une fin heureuse... mais malheureusement fausse en ce qui concerne l'écharpe de maire. Il suffit de consulter les comptes-rendus des conseils municipaux dans les archives de la mairie. On trouve trace pour la première fois de Charles Flamichaut depuis l'élection municipale du 10 décembre 1919. Il est alors simple conseiller municipal, désigné à la commission comptabilité, le maire étant Marcel Toutain (huissier honoraire), avec Henri Hubert (propriétaire) comme adjoint.

Cependant, le 5 mai 1929, il est élu adjoint au nouveau maire, René Esnault, marchand de tissu.

Le 29 octobre 1939, il est réélu adjoint avec une forte majorité au coté du nouveau maire Seugé. C'est lors d'une séance « ordinaire » que Flamichaut fera fonction de maire pour remplacer ce dernier absent. En cette période troublée, une nouvelle élection de maire a lieu le 4 novembre 1944 et c'est Louis Ménager qui est élu maire. Flamichaut reste adjoint.

Un coup de théâtre a lieu le 18 mai 1945 lorsqu'il faut déjà procéder à de nouvelles élections. Charles Flamichaut obtient la majorité (9 voix sur 12) contre Henry Albert Cherrey (3 voix). Il peut prétendre être maire mais refuse. Il y a donc un deuxième tour : Cherrey est proclamé maire et Flamichaut réélu adjoint, place qu'il semble apprécier.

Le dernier conseil municipal signé par Flamichaut a lieu le 14 octobre 1949. Le 26 décembre 1949, Charles Georges Flamichaut décède et le maire annonce en séance du conseil ce décès. Il rappelle son dévouement à la commune comme conseiller depuis 1919 et comme adjoint depuis 1929. Il propose au conseil que la commune prenne en charge les frais d'obsèques, ce qui est accepté à l'unanimité. Il lui sera fait des obsèques municipales en remerciement à ses grands services rendus à la commune de Brezolles.


En effet, Charles Flamichaut était un homme très apprécié. De petite taille (sans doute 1m55), il fut imprimeur de formation, tenait une librairie rue de Paris et habitait à l'entrée de la rue du Bourg-Viel. Il vendait et distribuait les journaux, seuls médias de l'époque. Le colportage d'informations était également favorisé par le tramway, puis diffusé par les discussions au sein des foyers. Il fournissait les écoles en livres à la fin de l'année pour les récompenses des élèves.

Flamichaut vendait aussi des articles de pêche et de chasse. Il fabriquait des cartouches.

On peut dire qu'il était en avance sur son temps dans le canton par son intérêt pour la photographie et sa diffusion.

Dès les origines de la photographie (1839), les praticiens de ce nouvel art, tout autant que les imprimeurs s'efforcèrent de mettre au point les techniques d'impression des clichés. Flamichaut était l'homme incarnant ce modernisme, avec l'aide de son photographe, Gustave Maréchal (1877-1914), un enfant du pays qui habitait rue au Lait. Les images (toujours prises en plein air) qu'ils nous laissent sont le produit fragile d'une boite noire plus ou moins bien orientée, plus ou moins stable et fiable, grâce à un individu plus ou moins habile pour manier le dispositif. Le résultat est pour nous un document d'histoire,  empreint d'exotisme malgré la proximité, et porteur de mémoire.

 



Petite histoire de la carte postale.


La carte postale est née en 1873 et était le monopole des postes jusqu'en 1875. C'était d'abord des cartes photographiques, puis en 1897 elles sont imprimées.

L'âge d'or de la carte postale se situe entre 1900 et 1918. Elles constituent un nouveau média car les journaux ne comportent pas de photographies.

Les petits éditeurs locaux fixent pour la postérité les évènements marquants, les scènes typiques de la vie quotidienne. Les images véhiculent en elle-même plus d'informations qu'une longue description à son destinataire.

Avant 1904, il était interdit d'écrire au recto de la carte autre chose que l'adresse du destinataire. Donc du coté de la photo (le verso), il y avait une petite zone réservée à la correspondance. On parlait de carte « nuage ».

Carte du haut: avant 1904


Carte du bas: après 1904

 

Après 1904, le recto de la carte est en deux parties : à gauche la correspondance, à droite l'adresse du destinataire.

Après 1918 s'amorce le déclin de la carte postale, notamment avec la généralisation du téléphone.

 


 

Les anciens gardent le souvenir d'un homme strict mais apprécié, d'un notable de terrain de part sa fonction d'adjoint au maire et d'un homme aux multiples casquettes.

Charles Flamichaut repose désormais dans le cimetière de Brezolles (concession Pêcheux Flamichaut).

 (NB: pas de lien avec André Flamichaux, mort pour la France, 1908-1940, dont le nom est gravé sur le monument aux morts et qui repose également au cimetière de Brezolles).


Il nous a paru intéressant de mettre en parallèle les témoins muets que sont ces vieilles cartes postales, et ce texte très parlant issu des mémoires d'un brezollien.

 

J-L J


 

Graffito gravé dans la tour du clocher de l'église de Brezolles par Flamichaut à l'âge de 25 ans.

 

 

Une autre librairie du vieux Brezolles, rue Saint Jean. Propriétaire M. Massiel.

 

 

Dimanche 25 Juin 2017